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Les jeunes Tunisiens et l’Europe «Je t’aime, moi non plus»

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Il y a quelques mois, des milliers d’immigrants clandestins ont afflué sur les plages de Lampedusa, dans le but de se disperser plus tard en Europe. Cité utopique pour des jeunes en désespoir de bonne fortune.

 

Depuis bien des années ces jeunes démunis, chômeurs ou vendeurs ambulants, diplômés ou peu instruits traversent la mer aux dépends de leurS attaches dans la conquête d’une terre «promise» qui souvent ne peut leur offrir une fois sur place ce dont ils ont rêvé. Ce flot ne s’arrête pas.

Cette chasse au trésor se solde souvent de manière douloureuse et ces jeunes -si jamais la malchance ne leur ait pas tombé dessus- se retrouvent dans l’obligeance de continuer à faire des «petits boulots» à dormir 10 par chambre ou pis encore à se mêler d’affaires plus ou moins douteuses pou survivre.

En parallèle, les diplomates des deux rives ont multiplié les rencontres et les accords afin de trouver une solution à ce flot migratoire clandestin.

D’un autre côté, nombreux sont les Européens venant s’installer au Maghreb, et bien sûr en Tunisie, en y investissant, souvent. Certains jeunes Tunisiens y trouvent une source d’emploi alors que d’autres y voient de l’exploitation puisqu’ils s’estiment être sous-payés par rapport au nombre d’heures travaillées  et aux conditions qui s’y rapportent. Ceci dit, l’échange entre les rives nord et sud se poursuit avec un rythme stable durant ses dernières années et on a même commencé à parler du «statut avancé» de la Tunisie ou encore d’une union «euro-méditerranéenne», même si elle n’est pas réalisable dans l’immédiat.

Aujourd’hui et depuis la révolution, cette Europe, cette terre tant convoitée devient également et en même temps une menace. Les frappes de l’OTAN sur la Libye, même si cela a pu aider à la chute de Kadhafi, aidant, l’Europe s’impose peu à peu à travers la France, l’Italie et l’Angleterre  comme une nouvelle puissance à l’américaine, qui convoiterait, avalerait, sans rien donner en contre-partie.

Relations diplomatiques et commerciales avant la révolution

En matière d’emploi, l’Etat français a mis à la disposition des Tunisiens 9000 emplois afin de contrôler le flux migratoire clandestin. Ainsi, La France a accueilli 4900 étudiants en 2010, soit 700 étudiants de plus que l’année précédente. On y compte 11000 étudiants tous niveaux confondus dont 2500 doctorants. Les représentants de l’ENA française viennent également de recruter des fonctionnaires en Tunisie pour leur cycle long international. On compte par ailleurs 27000 élèves dans les établissements scolaires français

En matière d’échanges commerciaux, rappelons que les pays de la région exportent 51 fois plus vers l’UE que vers le Maghreb.

Ces indices et d’autres encore laissaient à croire que les relations iraient en s’intensifiant, or, entre-temps, il y a eu une révolution et qui a changé bien des choses. Si les relations diplomatiques avec l’Europe et notamment la France sont restées les mêmes, une partie de la rue se montre méfiante, voire opposée à ces relations puisqu’elles sont «inégales» selon certains et «de profit» selon d’autres, «le profit va à sens unique évidemment, celui en faveur de l’Europe». «Le colonisateur revient de nouveau, mais sous d’autres formes et avec d’autres méthodes», phrases que nous avons souvent pu lire sur la toile.

Relations et initiatives après la révolution

Quant à l’avenir des éventuelles relations et leur nature, Donia Gribâa, jeune cadre de 25 ans, témoigne, non sans cynisme « Les réactions des Européens restent très désengagées. Ils ne veulent pas se mouiller car ils ne connaissent pas la suite des événements tout comme nous ne les connaissons pas non plus. Ils ne vont pas aller servir les intérêts de gens qu’ils ne sont pas sûrs de retrouver comme alliés après la constituante.

Personnellement, je ne parlerais pas de l’investissement, tout le monde va en parler (de l’économie)... Je serais pour des partenariats avec les institutions de l’enseignement et surtout l’enseignement supérieur. Les Allemands et les Français ont les programmes Erasmus... ils ont toutes sortes de coopération, des programmes pour les élèves, les étudiants... On devrait profiter de ce savoir faire pédagogique pour améliorer notre système éducationnel.

Il faudra que cette coopération se fasse dans un minimum d’honnêteté. C’est naïf, mais je ne trouve pas d’autre rôle. Et surtout, qu’ils arrêtent de nous prendre pour des «cons» exploités par l’occident. C’est tout!»

Et pourtant, les bonnes intentions n’ont pas manqué depuis la chute de Ben Ali. On cite par exemple le dispositif de financement de la formation professionnelle pour de jeunes Tunisiens issus de régions défavorisées, mis en place par l’Institut français de coopération et la Chambre tuniso-française de commerce et d’industrie (CTFCI) au lendemain de la révolution. Mme Nadine Morano, ministre chargée de l’Apprentissage et de la Formation professionnelle a alors remis la première série de chèques emploi-formation, le 23 mai 2011 à l’ambassade de France à Tunis. Ces chèques profitent aux entreprises qui s’engagent à embaucher ces jeunes avec un contrat à durée indéterminée. Leur formation est assurée par des centres spécialisés. Le montant de la première tranche est de 32.800 euros, le budget total s’élève à 130.000 euros partagé entre l’Institut français de coopération (IFC 100.000 euros) et la CTFCI (30.000 euros). 9 ministres français ont d’ailleurs visité la Tunisie dans les mois suivant la chute de l’ancien régime.

Notons par ailleurs que Le Royaume-Uni a été l’un des premiers pays à avoir rapidement dépêché l’un de ses plus hauts responsables – le ministre des Affaires étrangères, William Hague – en début février. Il a ensuite été relayé par Alistair Burt, ministre chargé du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

Une délégation parlementaire européenne, le ministre polonais des Affaires étrangères, Janos Martonyi et son homologue hongrois ont également visité la Tunisie au lendemain de la révolution.

Une délégation d’experts européens a exprimé son soutien au peuple tunisien en cette étape particulière faisant part de sa volonté de mettre à la disposition de la Tunisie l’expertise européenne dans le domaine des élections, centre des études stratégiques euro Barcelone.

Omar W, un jeune tunisien voit d’un bon œil ces visites et ces initiatives. Il exprime son enthousiasme face à un éventuel renforcement des relations entre l’Europe et la Tunisie et ce «pour une seule raison. Il nous manque encore quelque chose pour être considéré comme un pays développé. Nous devons profiter de leur expérience et analyser les raisons de leurs succès scientifique et culturel.» Seulement Omar préfère témoigner sous anonymat, par crainte du lynchage de cette «partie de la rue» qui «considère que les initiatives européennes sont de l’impérialisme qui tente de vider la Tunisie de ses ressources et de combattre son identité arabo-musulmane».

Avishai Hattab rejoint Omar dans son espoir de voir les relations tuniso-européenne et tuniso-française se renforcer et explique «la Tunisie est de nos jours un pays très endetté au niveau interne... Les relations franco-tunisiennes peuvent être favorables à la Tunisie que ce soit sur le niveau politique tant sur le niveau économique !! Selon moi la Tunisie est un pays très spécial et très tolérant...l’échange de culture et de mode de vie est important chez le Tunisien...car il aime le changement... Ainsi, la Tunisie doit avoir des relations politiques et économiques avec tous les pays avancés du monde ce qui serait dans le bien de notre Tunisie!»

Entraves à l’union entre les deux rives

Au-delà de la politique, il reste un problème majeur qui attise «l’animosité» d’une partie du peuple envers l’Europe, malgré leur conscience des besoins et intérêts d’échanges économiques, leur rêve d’immigration clandestine ou légale et l’ouverture des frontières. Le conflit israélo-palestinien, avec son lot identitaire et de sentiment d’humiliation et surtout la position de l’Europe qui, selon la population arabe et tunisienne, se montre partiale et penche plutôt en faveur d’Israël, complique l’instauration des relations euro-méditerranéennes. On est également conscient, à la rive sud que l’on a raté le train de développement, mais l’on trouve parfois prétexte dans le mouvement de colonisation qu’ont connu l’Afrique et le Moyen-Orient de par l’Europe.

Nombreux sont ceux qui n’oublient pas non plus le soutien de l’Europe aux dictateurs…

A ces facteurs socio-historiques s’ajoute aujourd’hui l’intervention de l’OTAN. Car même si nous sommes conscients que Kadhafi était un dictateur, il fallait selon des dizaines de personnes s’exprimant sur le net «laisser le peuple libyen mener sa bataille, puisque l’intervention non seulement a fait des victimes, mais n’avait pour but que de se partager les richesses de la Libye.»

Leila Sallami, jeune cadre, conclut «l’Union européenne et particulièrement la France, doivent comprendre que la donne a changé aujourd’hui. Ils ont affaire à un peuple d’hommes et de femmes libérés du joug de la dictature. Ils doivent traiter avec les Tunisiens en laissant de côté leur vision « raciste » des choses – la France doit oublier à jamais l’idée qu’elle s’est toujours faite de la Tunisie : une ancienne colonie.»

Hajer AJROUDI

 

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