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Ostende-Ramsgate, nouvelle route migratoire pour les harraga

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Les harraga, surtout des Maghrébins et des Irakiens, ont décidé d’emprunter d’autres voies vers des destinations européennes plus clémentes.

Ils étaient une dizaine de jeunes Maghrébins à débarquer à la gare centrale de Bruxelles (Belgique). Ce qui a suscité notre curiosité ainsi que celle des passagers présents, c’était surtout l’affolement qui s’est emparé d’eux quand ils ont vu un groupe de vigiles passer. Il s’agissait en fait de harraga venus à Bruxelles en provenance d’Ostende, ville portuaire belge située dans la région flamande. Pourquoi ce débarquement en masse ? La réponse, nous avons pu l’obtenir auprès de Nour vers lequel nous a orientés Moundji, un Tunisien, tous deux harraga.


Nour, un jeune Syrien, la trentaine, n’est autre que le passeur. Lors d’une longue discussion à la sortie de la gare, il nous apprend, en effet, que ses compagnons de voyage et lui ont quitté Ostende pour échapper à la traque dont ils faisaient l’objet depuis l’entrée en vigueur, à la mi-septembre, de la mesure  récemment prise par les autorités locales : 20 arrestations de migrants illégaux auxquelles doivent procéder chaque jour les services de sécurité ostendais sur instruction du bourgmestre (maire de la ville). Par cette mesure, le premier magistrat ostendais veut dissuader les illégaux de passer par sa ville pour atteindre l’Angleterre via Ramsgate, cette ville tant convoitée, car 4 heures seulement par bateau la sépare d’Ostende. D’ailleurs, explique Nour, certainement instruit et bien au fait de tout ce qui a trait à sa «profession», les travaux de construction d’un complexe de cellules de rétention d’une capacité de plus de 20 places sont en voie de finalisation. En attendant, ce sont les cellules des commissariats qui accueilleront les personnes interpellées.


Les contrôles ayant lieu la nuit sont accentués aux abords et dans la zone du port lors des opérations d’embarquement des bateaux. Les premières arrestations ont déjà commencé, raison pour laquelle les harraga, surtout des Maghrébins et des Irakiens, ont décidé de plier bagage, seuls ou par petits groupes, vers différentes destinations européennes plus clémentes, indique le passeur syrien.
Il nous aura fallu mettre en confiance, non sans peine, l’organisateur du long voyage pour qu’il accepte enfin de nous fournir quelques détails sur le métier qu’il exerce depuis 8 longues années. Comment nos compatriotes harraga arrivent-ils à débarquer en Angleterre ? Les différentes étapes par lesquelles ils doivent passer nous sont ainsi expliquées par Nour. Une véritable organisation, c’est le cas de le dire : une fois arrivés à Istanbul (Turquie), les Algériens prennent attache avec des intermédiaires qui les orientent à leur tour vers leur chef, d’origine tunisienne, agissant sous le sobriquet de Mansour. Ce dernier organise l’opération avec le grand patron, un puissant kurde parlant l’arabe.



Dans des camions, les harraga sont acheminés vers Izmir où ils séjournent pendant deux à trois jours dans de petits hôtels ou dans la rue, c’est selon, le temps pour les passeurs de réunir le maximum de personnes et préparer la traversée. Une fois le prix de la place payé par chaque harraga –1000 à 1500 euros pour les Maghrébins et 4000 dollars pour les Irakiens –, les hommes du big boss kurde procèdent à l’achat d’une embarcation de 58 à 60 places ; ils organisent deux voyages par mois. Le jour J, le départ s’effectue dans la nuit autour d’Izmir. Une fois proches les petites îles grecques de Samos, Lesvos, Hios ou Rhodes, le passeur noie l’embarcation dans le large pour que tout le monde puisse être «sauvé» et récupéré par les gardes-côtes grecs. Généralement non interceptés à l’arrivée sur ces îles, au terme d’un très bref séjour, les clandestins partent par petits groupes vers la capitale, Athènes. Là, c’est dans un quartier «spécialisé en la matière» que les harraga algériens arrivent à se procurer de faux passeports (doublettes) à plus de 1000 euros pour pouvoir aller dans différents pays européens (Allemagne, Suisse, France et Italie surtout).


La répression policière et la sévère crise économique qui sévit actuellement, en France surtout, les incite à adopter des stratégies de contournement inouïes. La «tendance» actuelle est l’Angleterre. Et le meilleur moyen d’y parvenir pour nos harraga reste la ville de Ramsgate via Ostende, point de départ «recommandé». L’escale bruxelloise est donc incontournable. Pour les autres migrants illégaux (Syriens et Irakiens notamment), la forte «demande» sur l’Italie a poussé les trafiquants à tracer d’autres routes migratoires. Un passage est, à ce titre, constitué par la frontière entre la Turquie et la Grèce. Sur l’autoroute pour Alexandroúpolis et Orestias, chaque année, plusieurs d’entre eux entrent en Europe cachés dans des camions en direction de la Grèce. Une fois à Athènes, ils rejoignent Patras pour embarquer pour l’Italie sur les ferries se dirigeant vers Ancône, Brindisi et Venise.
Nour et Moundji, ces jeunes vraisemblablement aguerris aux difficiles conditions de vie dans leur pays ou durant leurs périples, affirment être plus que déterminés de continuer à braver tous les obstacles pouvant être mis sur leur route, quitte à franchir le dernier «pas» à la nage. «Nous avons envie d’être libres, de circuler, de découvrir le monde et de gagner notre vie», nous disent-ils non sans une pointe d’amertume.


Avant de nous quitter de peur d’être appréhendés par la police, ils nous demandent de leur payer un paquet de cigarettes. Une curieuse question nous a été posée en cours de route : «Dites-nous, est-ce que la Belgique doit quelque chose à votre pays, de l’argent par exemple ? Pourquoi, contrairement aux Marocains, Tunisiens, Africains subsahariens ou autres nationalités, les sans-papiers algériens sont toujours les seuls à être relâchés lorsqu’ils se font arrêter lors des contrôles ?» Si Moundji est hanté par l’idée de rentrer dans son pays, la Tunisie – ses trois longues années d’errance et de galère européenne semblent avoir eu raison de lui – Nour a, quant à lui, choisi de tenter l’aventure suédoise où il est attendu par des amis palestiniens.

 

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