Harraga

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Galère d’un harrag en Espagne

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Et si une autre occasion de «Harga» se présentait à toi, tenterais-tu une nouvelle fois l’aventure ? : «Jamais plus, pour tout l’or du monde je ne quitterais ma belle Zouanif».

Entretien réalisé par Mohamed Bensafi

L’on comprend aisément la réponse de Mehdi, l’homme qui a, à deux reprises, traversé clandestinement la Méditerranée à la découverte, de ce qu’il appelait, à l’instar de beaucoup de jeunes, l’Eldorado espagnol. Ce fut, à l’évidence, l’enfer au bout du rêve. Notre homme s’appelle Bachir-Bendaoud Mehdi. Il est âgé aujourd’hui de 31 ans et habite la localité de Zouanif, dans la commune de Oulhaça, une région à vocation agricole dans la wilaya de Aïn Témouchent. Il est le troisième des quatre garçons de la famille qui compte aussi deux filles. Ses frères, comme le père, travaillent la terre. Mehdi, lui, l’a abandonnée pour le souk de Béni-Saf. Mais, et sans avertir personne, il a pris, par deux fois, la mer en direction de l’autre rive. Une première fois en 2006, et la seconde, en 2007. Mehdi vient, depuis à peine quelques jours, de retrouver les siens après un séjour de plusieurs mois passés de l’autre côté de la Méditerranée. Deux cents jours, exactement, vécus dans l’exil et la souffrance, une amère aventure qu’il n’est pas prêt d’oublier. Pendant tout ce temps, il a tourné en rond dans un pays où il n’avait aucune chance de réussir. Son visage, basané, est toujours marqué par les longues et dures journées de travail dans les champs et le soleil. Quand il s’exprime, il semble, par moments, manquer de lucidité, séquelle d’un échec consommé. Le retour au bled, il ne l’a pas fait de son propre gré. Il a été arrêté par la police espagnole, alors qu’il avait quitté, l’espace d’une demi-journée, le bourg où il vivait, pour aller rendre visite à un ami à Murcia. Il sera conduit au centre de regroupement des clandestins de la ville où il séjournera pendant 12 jours avant d’être embarqué, à Alicante, à bord d’un bateau pour Alger. Ce voyage, il l’a fait deux fois en quinze mois. Du dernier, il garde toujours une image, celle de la baie d’Alger. « Sur le pont, alors que le bateau s’approchait, mes larmes ont commencé à couler sur mes joues ». Il n’avait annoncé son retour à personne. Le 12 mai 2008, vers 11h, il frappe à la porte de la maison familiale. Sa mère, qui lui ouvrit, lança des youyou libérant ainsi sa tristesse. Mehdi lui embrassa le front et lui jura de ne plus jamais recommencer. Come-back sur cette double Harga.

Le Quotidien d’Oran.: Raconte-nous tes tentatives pour rejoindre l’autre rive.

Mehdi.: « La première harga, c’était le 13 octobre 2006. On était à six, 04 jeunes de Zouanif et 02 autres de Tadmaït, un douar non loin de chez moi. On était resté deux nuits, sur les rochers, à attendre que la mer se calme, avant de prendre le large, en pleine nuit, près de Rachgoun. On a ‘compté sur l’aide d’Allah, et on a pris le départ vers le nord aux environs de 20h, à bord d’un pneumatique équipé d’un moteur 25cv, acheté auprès d’un particulier. Ce voyage a duré près de 22 heures. Mais à peine arrivés près de la côte d’Almeria, que nous fûmes interceptés par la marine espagnole qui nous a remis à la Croix-Rouge espagnole de la région, qui nous a pris en charge. Ces gens aimables nous ont donné des habits, des repas chauds et nous ont fait examiner par un médecin. Ensuite, nous avons été placés dans un centre de regroupement pour clandestins, à Algesiras, ville située au sud de l’Espagne et donnant sur le détroit de Gibraltar. Nous y sommes restés 27 jours avant d’être conduits au consulat d’Algérie à Alicante, 400 km au nord, soit presque 08 heures de route par autocar. Nous avons été alors entendus par un membre de la chancellerie. A l’issue de cette audience, cinq, dont moi-même, furent priés de prendre le bateau du retour. Le sixième, un Tadmaïti, a eu la chance et a vu son séjour prolongé. De retour au pays, vers la mi-novembre, j’ai repris mes activités au niveau du marché couvert de Béni-saf, dans le commerce informel. J’achète et je revends des fruits et des légumes. Vint l’été 2007, et alors que je me trouvais, un vendredi après-midi, sur la plage de Rachgoun, je fis la connaissance de 02 jeunes de Boukadir, ville située dans la wilaya de Chlef. Ils étaient venus en vacances et sont rentrés chez eux quelques jours après. Ils m’appelaient de temps à autre au téléphone, histoire d’avoir de mes nouvelles. Puis un jour, ils me proposèrent une harga. Le projet aussitôt ficelé, ils sont venus en compagnie de 03 autres boukadiris et 02 Algérois. Un autre jeune de Aougbellil (5 km au sud de Aïn Témouchent), que je connaissais, compléta la liste. A neuf, nous avons cotisés 37 millions pour acquérir un Zodiac équipé d’un moteur 25 cv. Le départ de cette seconde harga a eu lieu le 12 novembre 2007, à 06h du matin, toujours du côté de Rachgoun. C’est encore moi qui était au timon. A l’aide d’une boussole, posée dans un seau rempli de sable, je m’orientais suivant des coordonnées que je connaissais.

Q.O.: Lesquelles ?

Mehdi.: Avec un sourire, il me répond, c’est…, mais ne l’écris pas. L’arrivée sur la côte d’Almeria était aux environs de 02h du matin, soit après 20 heures de navigation. Mais rebelote, la marine espagnole mit main sur nous et même refrain. Remise à la Croix-Rouge espagnole (habit, bouffe, médecin,…) puis direction le centre d’Algesiras où nous resterons 37 jours.

Q.O.: Et que faisiez-vous durant ce temps ?

Mehdi.: Pratiquement, rien. Le matin, après le petit déjeuner, nous sommes dans une grande cour jusqu’à midi. Déjeuner, sieste jusqu’à 16 heures puis retour à la cour jusqu’à 20 heures. Ensuite, dîner puis télé et nous nous couchions. Les autres distractions, les jeux de cartes ou le foot sans jamais pouvoir quitter les lieux qui sont d’ailleurs surveillés par des policiers. Puis, avant que la Croix-Rouge vienne nous récupérer, on nous a remis un récépissé, une sorte d’autorisation de séjour provisoire. Nous fumes placés dans un hôtel, nourris et logés, pendant 15 jours avec en plus un pécule de 30 euros, aux frais de la Croix-Rouge. Mais avant de quitter l’hôtel, il fallait obligatoirement fournir l’adresse d’un proche qui pouvait vous accueillir et nous prendre en charge. C’est encore la Croix-Rouge qui payait le billet de voyage. Moi, j’avais un ami, Boucif un gars de chez nous, qui habitait du côté de Murcia. Après confirmation auprès de ce dernier, j’ai pris le car pour le rejoindre. Je suis resté chez lui une semaine avant de décider de rejoindre un cousin en France, à Chaumont. J’ai pris le train via Valence, Saint Sébastien, Andorre, avant de me retrouver de l’autre côté de la frontière espagnole. Ensuite j’ai voyagé jusqu’à Paris puis Chaumont. Je suis resté environ un mois sans jamais trouver du travail, chose très difficile en France pour un sans-papier. Et sur conseil de ce cousin, je suis retourné en Espagne, dans cette même région de Murcia, plus exactement dans la localité de Alkhora (entre Murcia et Cartagena). Là, la seule possibilité de trouver du boulot, c’était dans les champs. Et comme j’avais toujours sur moi le fameux «breva», cette sorte d’autorisation de séjour provisoire, délivrée par les autorités espagnoles lors de mon séjour au centre, je pouvais trouver du travail. Mais seulement dans les champs des particuliers qui embauchaient pour de petites durées. Ils proposaient surtout des tâches pénibles qui ne trouvaient pas preneurs parmi la main-d’œuvre locale.

Q.O.: Raconte-nous les conditions dans lesquelles tu as travaillé.

Mehdi.: « J’ai coupé des choux-fleurs, ramassé de la pomme de terre… enfin un peu de tout, mais sans décrocher un emploi stable. J’étais, à l’instar de tous les autres clandestins, payé à 5 euros l’heure. Je travaillais souvent une semaine sur deux, voire trois, à raison de 6 à 8 heures par jour. Un maigre salaire qui ne pouvait pas subvenir à mes besoins. Une vraie misère car on devait payer le loyer et la nourriture. A six, 04 Algériens (01 Témouchentois, 1 Boumerdesis, 01 Oranais et moi-même) et 02 Marocains (Béni-Mellalois et Casablancais), on louait une maison, un F3, à 470 euros le mois. Il fallait aussi payer un peu comme 25 euros, les autres charges (eau et électricité). On faisait nous mêmes la cuisine. L’entente et la solidarité entre nous étaient excellentes. On s’entraidait, c’est pour cela qu’on a pu tenir. Ceux qui travaillaient invitaient ceux qui étaient au chômage. Cela a duré durant tout notre séjour ensemble.

Q.O.: Et les voisins, comment se comportaient-ils à votre égard ?

Mehdi.: Totalement indifférents. Là-bas, comme dit l’adage «chacun pour soi». N’attendez pas de l’épicier du coin qu’il vous fasse crédit pour l’achat de provisions. Là-bas, il y a de pauvres gens, des jeunes Algériens bien sûr, qui souffrent le martyre. Ils vivent dans la misère et dans l’indifférence totale. Certains passent leurs nuits sous les ponts, d’autres dans des baraques de fortune, parfois au milieu de la forêt. Ils ne mangent pas à leur faim. Pour survivre à cet enfer, ils sont obligés de se cacher la journée et de ne sortir que la nuit pour faire dans le vol à la tire, vente de la drogue… Là ils sont utilisés, pour quatre sous, par des dealers. Souvent, ils sont arrêtés, et c’est la prison.

Q.O.: Y a-t-il des morts parmi ces jeunes ?

Mehdi.: Beaucoup même. En décembre 2007, quand j’étais au centre d’Algesiras, j’ai entendu parler de 160 cadavres déposés dans les morgues de la ville de Valence. Les cadavres non identifiés, et bien sûr non réclamés par des familles, ne sont pas enterrés. Ils sont, après un certain temps, incinérés, c’est-à-dire brûlés. Là bas, c’est comme ça. Par contre, pour les cadavres réclamés, leurs proches doivent payer 6.000 euros pour le rapatriement.

Q.O.: Vous étiez nombreux au niveau du centre ?

Mehdi.: En 2006, à Algesiras, le numéro d’immatriculation, qui m’était affecté, était le 9.691. Et en 2007, c’était le 221ème. Là, on nous avait dit que l’Etat algérien avait payé le rapatriement de beaucoup de nos concitoyens. Mais, il y a des Subsahariens, des Sud-américains, des Maghrébins… Les jeunes qui sont là bas sont dans l’incertitude et totalement égarés. Ils ne savent plus quoi et comment faire, rester ou revenir ? Il y a aussi l’angoisse de revenir les poches vides. Et même ceux qui se décident n’ont pas d’argent pour s’acheter le billet du retour.

Q.O.: Le retour est possible ?

Mehdi.: Bien sûr, il suffit de présenter un passeport et acheter un billet. A défaut de passeport, vous pouvez toujours vous présenter au consulat d’Algérie avec le récépissé qu’on vous délivre et là, après certaines formalités, vous pouvez acheter aussi un billet de bateau. Généralement, les jeunes passent de l’autre côté sans papiers, mais une fois là-bas, leurs familles les leur font suivre.

Q.O.: Aujourd’hui, c’est possible de prolonger son séjour en Espagne, et de devenir plus tard un résident à part entière ?

Mehdi.: Franchement, c’est une chose très difficile voire impossible. Car il faut réunir tout un «sac» de paperasse. Il faut d’abord avoir un passeport en bonne et due forme, ensuite une carte d’adhérent à l’association des Algériens à Murcie (l’adhésion coûte 88 euros), un «breva», une sorte de carte de séjour provisoire d’au moins 03 mois, un certificat médical attestant avoir passé tous les tests médicaux et encore posséder un compte bancaire. Avec tout ce dossier, tu dois encore fournir, à ta 3ème année de séjour, la carte de résidence, pièce souvent achetée à raison de 1.500 euros. Il faut aussi que, pendant tout ce temps, tu échappes aux contrôles et aux descentes de police, et surtout supporter la pénible vie quotidienne des sans-papiers. Là-bas si on ferme l’oeil sur les immigrants clandestins, c’est pour qu’ils aillent travailler dans l’agriculture. Et là, ils se font exploiter pour quatre sous par des propriétaires terriens. Mais toujours à condition de ne pas se faire attraper par la police. Et pour y réussir, les clandestins restent éloignés des grandes villes et travailler dans les champs. C’est ce que j’ai fait avec des Roumains, Equatoriens, Boliviens, Subsahariens et bien d’autres. Quand j’étais à Murcie, poursuit-il, j’ai entendu plusieurs fois à la Radio algérienne, à la chaîne Une, une émission intitulée « El-Bahja et la voix des harraga » ou quelque chose comme ça, qui passait, le dimanche à partir de minuit. On donne la parole à des jeunes harraga qui racontent leurs expériences à l’antenne et conseillent aux autres de faire un autre choix, c’est-à-dire de rester dans leur pays.

Q.O.: Comment ça se passe en mer ?

Mehdi.: Le plus dur dans la traversée ce n’est pas seulement d’affronter la mort, mais c’est surtout d’affronter la peur. J’ai vu des harraga pleurer comme des enfants en mer, appeler leur mère, supplier pour faire demi-tour. Moi-aussi, j’ai eu terriblement peur, surtout durant la seconde traversée. Quand la côte algérienne s’efface derrière vous, c’est l’infini. Il y a le ciel et la mer, et c’est-là que commence le vrai cauchemar qui semble durer une éternité. Prier à haute voix, fermer les yeux, se boucher les oreilles…, tous ces gestes, le harrag les répète des dizaines de fois durant la traversée. L’autre moment impitoyable, c’est le large. La barque avance au même rythme, mais tu ignore est-ce que tu es loin de la côte ou tout près. Tu te dis en fonction du temps que tu as passé en mer, que tu as parcouru le tiers du trajet. Mais peut-être pas. Au large, les poissons sont tellement grands et l’eau claire que vous avez l’impression que vous regardez à travers une vitrine ce qu’il y a en dessous. Nous avons rencontré des tortues incroyablement géantes, de grosses poulpes, des baleines de la taille d’un chalutier… qui passent à quelques mètres de vous.

Le téléphone de Mehdi sonne. Il décroche : « J’arrive, l’ami, tu ne peux pas attendre un moment ? ».

 

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