Harraga

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«Les conditions de la mobilité des migrants se sont compliquées»

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-Il y a deux jours, 46 migrants nigériens ont péri dans le désert algérien en tentant la traversée. Dans quelles conditions voyagent-ils ?

Ce n’est pas nouveau. Ces drames sont anciens et même plus anciens que les drames qui se déroulent en Méditerranée. On n’en parlait pas. On en parle plus aujourd’hui parce que cette région, le Sahel, est sous les feux de l’actualité depuis que la question du «terrorisme» y est devenue une préoccupation pour l’Europe et que les médias la couvrent mieux.Personnellement, j’ai été confronté directement pour la première fois en février 2001 à un drame pareil, toujours au Niger, où un camion surchargé, pour éviter le poste libyen de Tidjeri, s’est perdu avec ses passagers. 27 corps ont été retrouvés et enterrés. On ne retrouva pas les autres corps et on ne saura jamais combien il y avait de passagers au départ.

En général, on en compte une centaine. Aucune information ne sera rapportée sur ce fait. Régulièrement me parviennent des témoignages sur des «naufrages du désert» qui ne trouvent aucun écho dans les médias. Plus qu’en Méditerranée, la comptabilité macabre est difficile de ces départs sans retour des migrants du Sahel, morts anonymes et occultés, enfouis dans les immensités désertiques et dont personne ne parlait. Pourtant, ces drames du désert sont le miroir de ceux de la Méditerranée. C’est une séquence d’un même mouvement qui nous dit à quel point notre monde est en train de devenir un.

On s’indigne à juste titre, au Maghreb, du drame des harraga dans lesquels, en plus de l’incurie des dirigeants incapables d’offrir un avenir à leurs enfants, l’Europe a également une responsabilité. Le verrouillage de ses frontières a produit des effets pervers, suscitant et dopant les migrations irrégulières, repoussant les frontières migratoires et décuplant la dangerosité des itinéraires et le nombre de morts. Or, en miroir, les pays maghrébins ont appliqué la même politique qui a eu les mêmes effets, bien avant même que l’Europe ne les embarque dans ses enjeux migratoires. Cela se faisait dans le silence sidéral des régimes autoritaires. La visibilité médiatique, la complexification et la dangerosité des itinéraires du fait des politiques sécuritaires, qui ont pour effet d’accroître les drames, contribuent à dramatiser la question migratoire dans la région.

-Il a été constaté, ces derniers jours, l’arrivée d’un nombre important de migrants subsahariens à Alger et dans les grandes villes du pays. Comment expliquer cet afflux ?

Il ne faut pas oublier que cette migration est ancienne. Elle a commencé dès les indépendances et avant que les politiques sécuritaires en fassent un problème, elle a contribué à combler les déséquilibres territoriaux des pays maghrébins, notamment leurs régions sahariennes peu peuplées mais connaissant un développement exceptionnel du fait de leur importance économique et stratégique acquise. Le Sahara reste d’ailleurs toujours le lieu de destination privilégié malgré la diffusion de cette migration vers le Nord. Au prix de son exploitation dans des conditions archaïques, les pays maghrébins s’étaient bien accommodés de sa présence, qui a contribué à construire leur Sahara. C’est paradoxalement la plus grande répression de cette migration et les drames qu’elle entraîne qui la font apparaître aujourd’hui comme un phénomène nouveau et envahissant.

Mais il est certain qu’en plus de la médiatisation, le nombre de drames s’est effectivement accru. Cela ne veut pas forcément dire qu’il y a plus de migrants subsahariens, mais plutôt que les conditions de leur mobilité se sont compliquées. Les tensions que connaît la région, avec notamment la guerre du Mali, la multiplication des dispositifs militaires et de surveillance contraignent les migrants, pour les éviter, à emprunter des itinéraires de plus en plus risqués et donc à se perdre dans le désert. Mais ils deviennent aussi plus vulnérables à la violence du milieu saharien. Les populations nomades, contrairement à ce qui s’écrit hâtivement, ne fournissent pas de migrants mais en facilitent le déplacement dans ce milieu hostile. Mais il arrive aussi que ce soient eux-mêmes qui s’attaquent aux migrants et les perdent. C’est ce qui est sûrement arrivé dans ce cas, en vertu de la vieille tradition des tribus nomades «convoyeurs/pilleurs».

Souvent, ce n’est même pas pour les piller mais pour affirmer leur prééminence sur cet espace saharien, alors que les acteurs s’y multiplient ainsi que les trafics. Enfin, il y a aussi la crise en Libye qui a été le marché de travail régional le plus important avec, à certaines périodes, près de deux millions de migrants. Cette crise a pour effet une réorientation des flux vers les autres pays, dont l’Algérie. Mais ce fait conjoncturel, s’il peut amplifier temporairement et localement des flux, n’explique pas leur dynamique. Il y a un mouvement de fond indépendamment de ces conjonctures.

-En quoi consiste ce mouvement de fond ?

Ce mouvement de fond, c’est celui d’un processus d’interpénétration entre Sahel et Maghreb et de densification des liens qui va en se renforçant et dont les migrants ne sont qu’une des manifestations. Cela peut sembler paradoxal ou relever de constructions théoriques de parler d’interpénétration quand on sait comment les Etats du Maghreb et du Sahel se tournent le dos. Pourtant, en marge des Etats mais surtout par l’effet inattendu de l’action des Etats eux-mêmes et non désirés par eux, ou plutôt pour être plus précis dans le déni des Etats parce que ces Etats ne sont pas les derniers à se rendre compte de ce qui se déroule sous leurs yeux, Maghreb et Sahel sont, malgré tout, en train de tisser, je dirai re-tisser des liens multiformes.

Lorsque la Libye ou l’Algérie, voulant contrôler un Sahara devenu stratégique pour les richesses de son sous-sol et sa profondeur stratégique, développent à leurs frontières sud des villes comme Tamanrasset ou Sebha pour en faire des vitrines et des postes avancés du nationalisme libyen ou algérien, ils ne s’attendent pas à ce que ce soient des villes qui vont grossir démesurément et dépasser largement la centaine de milliers d’habitants et surtout à ce qu’elles accueillent autant d’étrangers. Lorsqu’en face, l’Etat nigérien, pour exploiter l’uranium des mines d’Arlit, décide d’y construire ex-nihilo une ville de 8000 habitants, il ne s’attendait pas à ce qu’elle devienne une ville aujourd’hui de 140 000 habitants et qui surtout vit en miroir avec Tamanrasset l’algérienne, et surtout qu’il y ait plus d’habitants qui vivent des échanges et de la circulation entre le Maghreb et l’arrière-pays sahélien que d’habitants qui vivent directement de l’uranium.

Donc, au fur et à mesure que Maghreb et Sahel se développent, des connexions s’établissent entre eux. Ce sont ces connexions qui mettent en mobilité et portent les migrants. Même l’islamisme djihadiste, qui a focalisé l’attention sur la région saharo-sahélienne, n’est pas tombé du ciel. Ce n’est pas un phénomène qu’il faut interpréter sous l’unique angle sécuritaire d’un repli stratégique sur des zones opaques. Il s’est moulé et a été porté par ce processus d’interpénétration humaine et économique qui l’a rendu possible et qui, à sa manière, dit ce devenir commun qui se construit entre Sahel et Maghreb.

-Quelles sont, selon vous, les mesures nécessaires pour prendre en charge d’abord ces migrants dans les pays d’accueil au Maghreb et pour freiner, ensuite, cet exode ?

On ne peut traiter la question migratoire sans la replacer dans ce contexte. Or, au Maghreb et à l’Algérie surtout manque une stratégie qui tienne compte de cette réalité pour la faire fructifier. El Gueddafi, avec une vision machiavélique, a été le seul dirigeant maghrébin à avoir la prémonition de ce destin commun pour l’instrumenter dans ses marchandages géopolitiques à la fois avec le Sahel et l’Europe. Aujourd’hui, le Maroc, en décidant de régulariser ses migrants subsahariens, indique un autre traitement possible de la question, même si sa démarche n’est probablement pas dénuée également de calculs géostratégiques. Mais tenir compte de ce destin commun, respecter et valoriser les droits humains, c’est aussi la géostratégie du futur.

 

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