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2014 est l’année la plus meurtrière depuis 20 ans

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5000 migrants morts en Méditerranée, dans des déserts éloignés ou dans des montagnes difficiles d’accès, ces milliers d’âmes étaient pleines d’espoir de trouver une protection ou une vie meilleure pour eux-mêmes et leur famille que se termine l’année 2014. D’où l’appel pressant, depuis son siège à Genève, de William Lacy Swing, le DG de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à «agir sans tarder pour sauver les vies de migrants et mettre un terme aux activités des trafiquants qui, exploitant le désespoir des candidats à la migration, leur extorquent d’énormes sommes d’argent», lit-on dans une déclaration faite à l’occasion de la Journée internationale des migrants, dont une copie a été adressée à notre rédaction par Christiane Berthiaume, responsable de la Division média à l’OIM.

«Nous devons nous attaquer aux facteurs qui poussent à la migration par désespoir et agir de concert dans le cadre de partenariats cohérents», insiste l’ambassadeur Swing. Il s’agit, selon lui, «d’une bataille que nous devons livrer ensemble. Une impulsion politique plus forte et davantage de courage sont nécessaires pour contrecarrer la montée préoccupante de la xénophobie». La majorité des migrants — plus de 3000 — ayant péri en Méditerranée, le message du patron de l’OIM est clair, il est principalement destiné à l’Europe.

Car durcir les systèmes nationaux de contrôle et de gestion des flux migratoires, développer et déployer des dispositifs et des procédés de surveillance plus «intelligents», renforcer le régime de protection des frontières, poursuivre la militarisation de ce régime qu’incarne l’agence Frontex, demeure, aux yeux de cette Europe, la seule alternative susceptible d’endiguer les tentatives de franchissements illégaux de ses frontières et de... prévenir les morts en mer.

Malheureusement, les sinistres chiffres avancés par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) viennent tordre le cou à la «bonne foi» des responsables politiques occidentaux : de janvier à décembre, plus de 200 000 migrants ont tenté de traverser la Méditerranée, et pas moins de 3500 y ont été engloutis, dont 3419 le long des itinéraires maritimes depuis l’Afrique, auxquels il faut ajouter des milliers d’autres à ce jour portés disparus, et ce, sans parler des naufrages fantômes, dont l’on ne saura jamais rien. Ainsi, le nombre de décès en Méditerranée est six fois plus élevé que celui de 2013. Mieux, c’est plus du double du record de 2011, lorsque 1674 migrants s’étaient noyés en tentant de fuir leur pays lors du «Printemps arabe».

En une année (2014), le nombre de migrants morts (4868) n’est pas loin des 5969 ayant péri en 17 longues années, soit de 1994 à 2011. Un autre chiffre non moins frappant, et il vient cette fois-ci du ministère de l’Intérieur italien : de janvier au 30 novembre 2014, 163 368 migrants ont été secourus en haute mer par les garde-côtes italiens. Face à tous ces interminables drames qui se jouent à ciel ouvert, Bruxelles maintient ses récurrents discours sur la prétendue menace que représentent les mouvements migratoires venant ou passant par l’Afrique du Nord, et l’impératif de mobiliser contre ces derniers son bras armé, l’Agence européenne de surveillance des frontières, Frontex.

Il n’en demeure pas moins que 160 000 migrants clandestins ont réussi, en 2014, à franchir les portes de la forteresse Europe. Les motivations de tous ces migrants, les politiques européens font semblant de les ignorer. Mieux, à travers sa politique d’enfermement, elle a, paradoxalement, grandement ouvert la voie au trafic de migrants. En effet, le trafic illicite de migrants est devenu une activité énormément attrayante pour les réseaux mafieux de passeurs transnationaux.

Pour preuve, les 6,5 milliards de dollars engrangés/an rien que le long des deux routes migratoires principales utilisées pour ce trafic — respectivement de l’Afrique de l’Est, du Nord et de l’Ouest vers l’Europe et de l’Amérique du Sud vers l’Amérique du Nord, selon les experts de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Les témoignages recueillis par des représentants de l’OIM auprès de Kurdes-Syriens ayant fui, fin septembre 2014, Kobane — ville assiégée dans les hauts-plateaux kurdes de Syrie — pour se rendre en Italie, livrent une idée plus précise sur l’argent brassé par les réseaux de passeurs.

Aux représentants de l’OIM en Italie, ces migrants ont déclaré avoir vendu leurs biens, notamment de l’or, pour financer leur voyage au prix de 6000 dollars/ passager de plus de 7 ans, la traversée étant gratuite pour les plus jeunes enfants. D’autres migrants, interrogés par le bureau de l’OIM, ont également assuré que les prix imposés par les passeurs aux Syriens seraient en hausse, bien que les groupes bénéficient de réductions. «Les prix depuis la Turquie varient en fonction de la taille du bateau», a-t-il précisé.

Si les migrants sont plus de 500, le tarif est de 4500 dollars par personne. S’ils sont moins de 500, il peut passer à 6000 dollars par passager. Un fort juteux commerce dont la viabilité est incontestable, puisque environ 300 000 Africains en moyenne tentent chaque année d’atteindre clandestinement l’Europe en traversant de multiples frontières et des obstacles géographiques majeurs, tout en échappant à la détection officielle.

Néanmoins, pour une bonne partie de ces centaines de milliers d’aventuriers, le voyage prend souvent tragiquement fin dans le canal de Sicile, le long des routes qui vont de la Libye (de Zuwarah, Tripoli et Misratah), de la Tunisie (Sousse, Mahdia et Chebba) et de l’Egypte (en particulier la région d’Alexandrie ) vers les îles de Lampedusa, Pantelleria, Malte et la côte sud-est de la Sicile, mais aussi de l’Egypte et de la Turquie à la Calabre et de Annaba à la Sardaigne pour nos harraga qui, faut-il le souligner, sont exposés à des dangers de tout autre nature : sans le savoir, nos émigrants clandestins arrivent dans la plupart des cas sur le littoral sud de l’île sarde, non loin de la plage Capo Teulada, là où est implantée une base d’entraînement des forces de l’Otan, dont le polygone avec son vaste terrain de plus de 7000 hectares, destiné aux exercices de tirs de l’artillerie à partir de la côte.

Pis encore, ils se retrouvent également confrontés à un autre risque et non des moindres, celui de marcher sur les mines disséminées sur le sol par les militaires de l’Otan pour protéger le périmètre de la base aux alentours. Il arrive que des harraga s’égarent lorsqu’ils parviennent à échapper aux mailles des garde-côtes italiens ou de leurs collègues de Frontex, cette agence dont la création et la gestion ne cessent de susciter des interrogations et que l’OIM, contrairement aux autres ONG de défense des droits des migrants, comme Migreurop ou la Cimade, veille à ne jamais en parler, ni en bien ni en mal.

Les raisons demeurent inexpliquées. Mais ce qui est sûr, Frontex est l’un des clients attitrés des leaders mondiaux de l’armement et des biens de sécurité. «L’Agence est connue pour avoir souvent invité des fabricants de drones américains et israéliens à faire une présentation de leurs marchandises devant son staff. Le ministère américain du Commerce a d’ailleurs recommandé aux producteurs d’armes du pays de garder un œil sur le Frontex, car il pourrait offrir des opportunités d’exportation aux Etats-Unis», assure, en effet, l’Irlandais David Cronin, expert des questions migratoires et spécialiste de Frontex.

D’autant qu’Ilkka Laitenen, le général de brigade finlandais qui dirige l’Agence depuis sa création en 2005, siège au comité consultatif pour l’Agenda de la défense et de la sécurité (ADS), un groupe de réflexion vivant de financements de l’industrie de l’armement, toujours selon David Cronin. «Laitenen et son staff entretiennent également des contacts réguliers avec l’Agence européenne de Défense, un organe mis en place afin d’attirer et de développer des affaires pour les fabricants d’armes du continent». C’est dire que l’hypocrisie que les ONG internationales militant pour la cause des migrants reprochent à l’Europe se confirme et gagne en dimension d’année en année.

 

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